Quand on parle des missions, on pense souvent aux missions argentines (que nous avons visitées au début de notre périple, avec bonheur), et moins souvent aux missions boliviennes. Et pour cause : l’accès est légèrement plus difficile !
Mais le résultat vaut le coup : là où les missions argentines ne vous offrent que des ruines (mais vraiment magnifiques), les missions boliviennes – certes de taille un peu plus modeste – sont vraiment bien préservées et surtout très bien restaurées. Résultat, sur une boucle de quelques centaines de kilomètres de piste, vous accédez à un voyage dans le temps et dans l’histoire, au coeur d’une Bolivie assez éloignée de l’image que nous en avons habituellement : la Bolivie brulante et aride (en tout cas en saison sèche !) de l’est et des plaines, coincée entre le chaco, le pantanal, les andes et l’amazonie. Les portions de jungle y alternent avec le cerrado (la savane locale), quelques zones marécageuses – presque à sec en cette saison – qui vous donnent l’occasion de passer sur de petits ponts en bois qui semblent littéralement agoniser à chacun de vos passages, et évidemment de nombreuses estancias – les fermes, dont vous n’apercevez que les beaux portails en bois, peints de manière rustique mais arborant toujours fièrement leur emplacement – le comble de pittoresque quand vous voyez que le portail n’est que l’accès qui mène éventuellement à la ferme elle-même située 20 ou 30 kilomètres plus loin, par une minuscule piste ou passent pourtant les gros camions qui nous doublent épisodiquement.
Pour ce qui est des missions elles-mêmes – las reducciones comme l’indiquent certains guides, et las chiquitanias comme ils disent ici, du nom des indiens chiquitos qui peuplaient et peuplent la région – c’est un véritable coup de coeur. Et si d’aventure vous visitez un jour cet endroit, n’oubliez pas d’avoir en tête le film Mission, le rappel historique vaut le coup et a le mérite d’installer immédiatement la scène !
(pause dans l’écriture de l’article : Hugo vient de rentrer dans le camping-car, en rigolant tout ce qu’il peut : il s’est fait courir après dans la rue, par une fille qui essayait de le prendre en photo avec son téléphone portable … et il ne s’est même pas laissé faire, motif invoqué – le sourire jusque aux oreilles – « Léna m’a tellement énervé que j’avais envie de faire un truc mal ! »).

Nous en avons vu en tout cinq, et elles étaient toutes très différentes. Notre coup de coeur va à Santa Anna, un tout petit village de quelques centaines d’âmes … garanti zéro bitume au niveau voirie. Comme très souvent ici, quel que soit l’aspect de la ville par ailleurs, la place en vraiment pleine de charme. Celle-ci possède quelques grands arbres, un petit kiosque au centre, et le tout est bordé par des maisons assez rustiques, et par la mission elle-même (une église, et éventuellement un cloître et quelques bâtiments).

Pour la visiter, il nous faut d’abord chercher celui qui dans le village détient la clé … pas bien long, et après être allés s’inscrire à l’office de tourisme (…) nous pénétrons dans l’église elle-même. Les formes extrêmement simples – un toit à deux pans qui surmonte quatre murs, l’ensemble faisant quelques centaines de mètres carrés – servent parfaitement le lieu, les sculptures en bois et les dessins (toujours exécutés et choisis par les indiens aux-mêmes), le volume intérieur qui semble considérable et le calme des lieux rendent une impression de sérénité absolument incroyable. Si à force de questions vous montrez à à la personne qui vous sert de guide, coite par défaut, que le sujet vous intéresse vraiment, alors, petit à petit, les commentaires affluent (ici, il y a du mica, là juste sous le toit des peintures avec des saints qui ont un visage d’indiens, venez voir derrière il y a un meuble sculpté magnifique, en ebène, d’époque – « bonito, he ? », etc.) et vous avez même droit à voir d’autres endroits, comme par exemple à Santa Ana où nous verrons l’orgue restauré – seul exemplaire restant de l’époque des jésuites – sur lequel Léna jouera en première mondiale « Au clair de la lune ». Et, au petit matin, lorsque nous entendons les cloches de la mission sonner – elles sont situées sur une sorte de petite tour en bois accolée à l’église, sans murs, le long de laquelle monte un petit escalier d’une dizaine de mètres de haut – nous jetons un coup d’oeil par la fenêtre et nous nous apercevons que c’est un jeune garçon en uniforme, sur le chemin de l’école, qui fait tinter lesdites cloches… Du pur bonheur certifié Baudchon Baluchons, croyez-moi !
Ça, c’est le côté face de notre périple dans les missions.
Car il y a un côté pile.
Et le côté pile est fort bien rempli…
Pour parvenir à San Ignacio, le premier village qui permet d’accéder à la boucle des missions et aussi de nous rapprocher de Santa Cruz, la capitale économique de la Bolivie où nous attendent normalement les cours des enfants, nous avons dû rouler (le terme étant quelque peu abusif) sur 300 kilomètres de piste, parcourus en dix éprouvantes heures à travers un paysage magnifique (une lente transition entre les marais du Pantanal et les paysages secs des vallées de l’est de la Bolivie) … dont nous n’avons que peu profité : notre pauvre camping-car nous donne l’impression de se désagréger par petits bouts. C’est d’abord un bruit de grincement de plus en plus impressionnant côté avant droit. Une tenue de route parfois approximative. Puis un voyant signalant (dixit la lamentablement laconique documentation Iveco) une panne grave au niveau de l’électronique ou de l’injection et un risque d’arrêt du moteur, puis un autre voyant critique (EOBD … allez savoir ce que c’est) – les deux clignotants ou fixe, au choix de la machine -, le capteur de frein à main qui reste tout le temps allumé et l’alarme correspondante qui se met à retentir dès que nous ralentissons, dramatisant davantage encore l’ambiance, le phare avant droit ne tient plus que grâce aux bouts de scotchs de réparation importés de France (deux fixations sur trois ont lâché)… La température de 40 degrés, le vent et la poussière qui balayent la piste ne m’empêchent pas trouver que mon tableau de bord ressemble de plus en plus à une guirlande de Noël – avec une option technologique dernier cri : le son. Le geek que je suis est comblé.
En outre, nous sommes confrontés deux fois de suite à de petits problèmes de corruption, sans gravité mais irritants compte tenu du contexte, les barrages de police surgissant parfois de nulle part dans ce qui ressemble pourtant parfois bien à un désert. Nous apprendrons un peu plus tard que la zone est parfois tendue, et est un lieu de passage de la contrebande de drogue, de voitures et objets volés – plusieurs brésiliens l’ont apparemment payé de leur vie assez récemment.
Le premier barrage est tenu par deux jeunes militaires en uniforme, et l’un d’entre eux me demande ce que je transporte. Rien de spécial, mais pour ouvrir la barrière, il veulent des sous, les bougres ! « Por que ? » dis-je, et la réponse suit « Par su collaboration, senor », accompagnée d’un joli petit sourire carnassier. Des dollars ? Nous disons niet. Des Bolivianos ? Niet. Du coca-cola ? On a pas. Une bière ? (il nous en reste deux du Brésil) Vendu ! Là, notre soldat perd instantanément son sang-froid, et lâche avec un grand sourire de gamin : « Claro ! » pendant que son acolyte court déjà baisser la chaîne…
Le barrage suivant se passe bien : à la question » que transportez-vous ? « , ma réponse » ma femme et mes trois enfants » clôt la discussion immédiatement. Ont-ils lu le blog ? Qui sait.
Et d’ailleurs, quelques jours plus tard, après Sans Ignacio, nous remettrons le couvert. Valérie étant bien plus fine et opiniâtre que moi – en ce qui me concerne, ou je m’énerve ou je file ce qu’on me demande pour avancer, les deux techniques étant les plus mauvaises de toutes – c’est elle qui mène la négociation. Nous nous en tirerons pour 10 bolivianos de « collaboration » au lieu des 100 bolivianos réclamés initialement (et un joli tampon de la police d’état que nous aurions oublié de faire apposer quelques centaines de kilomètres plus avant … sans que la police elle-même nous l’ait alors signalé).
Et je garde le meilleur pour la fin : sur la boucle que nous avons faite autour de San Ignacio pour visiter les missions, lors d’une halte nous nous sommes faits voler … notre cassette Thetford. La boite à excréments, pour les non camping-caristes. Oui, un bolivien a réussi à nous voler, dans ce pays où il ne doit y avoir aucun camping-car, le seul accessoire qui ne peut s’utiliser que sur un camping-car. Précisons-en outre que, ledit accessoire a été subtilisé alors qu’il était plein.
Sur le coup, nous n’avons pas rigolé du tout : dans le mouvement, nous avons cru que la trappe (située à l’arrière) s’était accidentellement ouverte, nous avons donc refait au ralenti 60 kilomètres de piste (quel plaisir !), avec 5 paires d’yeux rivés sur les abords de la voie pour trouver notre bien aimée « boite à merde » (c’est de Chloé, je cite littéralement). Bredouilles, et après avoir étudié le compartiment fautif, nous avons conclu qu’une ouverture accidentelle était impossible (il n’était toutefois pas verrouillé à clé car la poussière avait complètement obstrué) et que nous avions été victimes du cambrioleur le plus crétin de l’hémisphère-sud. Nous en sommes quittes pour utiliser notre cassette de rechange, bricolée avec un raccord fait maison par votre Christian Jules, avec des bouts de tuyau d’arrosage jaunes et verts made in Argentina – bref, mon allure s’améliore jour après jour lors des haltes techniques.
En guise de vengeance, je ne peux toutefois pas m’empêcher de sourire, plusieurs fois par jour, lorsque je laisse errer mes pensées au fil des longues heures de conduite, à l’idée d’imaginer mon voleur ouvrant le fruit de son forfait devant ses compères – une boite en plastique et environ seize kilogrammes d’urine et d’excréments tout frais (made in Francia, quand même).
Pour conclure, notre visite des missions serait incomplète si nous ne disions pas un mot de San Ignacio. Mis à part les missions et l’entrée de plein pied en Bolivie, nous avons eu aussi l’occasion de nous faire aborder par quelques boliviens qui nous demandaient d’où nous venions (vous verrez plus loin, ça a son importance) mais aussi sur place par un français exilé volontairement sur place… à la question « et vous, vous faites quoi ici ? »
Raphaël me répond « je suis missionnaire »…
Hugo me lance « C’est quoi missionnaire ? » Je réponds, en désignant la mission jésuite « Ça veut dire qu’il travaille dans l’usine en face… »
Raphaël rectifie en souriant : « Pas tout à fait … moi, c’est témoin de Jéhovah ! »
Et notre Raphaël, en plus d’avoir un job qui ne doit pas être facile tous les jours, une gentillesse et un sens de l’hospitalité inné, est motard et passionné de mécanique … à aucun moment il n’a essayé de faire du prosélytisme religieux à notre égard, par contre je peux vous dire que si il parle aussi bien de la bible que de mécanique en général et de son 4×4 Mercedes de 515000 kilomètres en particulier, la Bolivie sera un Royaume de Jéhovah à elle toute seule avant que nous ayons atteint la patagonie ! Dans la même veine, Kayo, l’épouse japonaise de Raphaël viendra dans le camping-car donner une petite leçon sur les origamis aux enfants juste avant notre départ … succès assuré auprès de nos trois terroristes !
Pour en revenir à la mécanique, entre autres choses, nous inspectons le tampicar sous toutes les coutures, et Raphaël me propose de démonter l’amortisseur gauche, qui n’a effectivement pas survécu à cette partie du voyage, inspecte le moteur et fait bricoler par son voisin qui a un atelier de ferronerie – il vaudrait un post à lui tout seul ! – deux pattes de fixation pour que le radiateur arrête de se balader (curieusement, les trous sont prévus pour fixer le radiateur mais il n’est attaché que par le bas … et moi, je suis ravi : je sais maintenant où est le radiateur de mon moteur), me balade une bonne dizaine de fois à l’arrière de sa moto pour acheter divers accessoires dont du « poxipol », une résine epoxy à tout faire qui me permet de réparer le phare comme si il était neuf, me fait tailler chez un récupérateur de pneumatiques usagés – lui aussi, il vaut le détour – des lanières de chambre à air usagées pour rafistoler ce qui ne l’est pas encore mais qui aura à l’être très certainement – et j’en ai déjà utilisé la moitié ! … bref, de l’utile, du concret, du très pittoresque : du voyage !
Post écrit sur la plaza de Samaipata, en Bolivie, 1900 mètres d’altitude, 23 degrés dans le tampicar, 21 degrés à l’exterieur, le 20 septembre 2009.



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