Et ça rend un peu dingue … la preuve ci-dessus. Je crois que, pour tous les voyageurs qui ont parcouru le monde, le Salar d’Uyuni constitue une sorte de point fixe, un pivot : nous n’échapperons pas à la règle.

D’abord, le Salar ce n’est pas que le Salar – le niveau monte, vous dites vous ? Courage, et accrochez-vous. Cette gigantesque et spectaculaire étendue se mérite un peu quand même – pas autant que la suite de notre périple, mais tout de même. Pour l’équipée baluchonesque, qui navigue avec un joli tampicar fabriqué pour les belles routes bitumées d’Europe, le chemin de nos destinations est souvent un savant mélange de martyr mécanique et de plaisir visuel. Car pour aller à Uyuni, nous devons partir de Potosi, qui est une ancienne ville minière (les montagnes alentour sont trouées de mines d’argent), et est, à plus de 4000 mètres d’altitude, la ville de plus de 100 000 habitants la plus haute du monde – plus haute même que l’himalayenne Lhassa ou que la bolivienne La Paz.
Le 8 octobre 2009 au matin, après quelques atermoiements dans une sorte de terrain vague mollement indiqué par un préposé au péage, nous apercevons un bus à l’allure suffisamment touristique pour que nous disions qu’il va au même endroit que nous, grâce auquel nous mettons les roues sur un bitume tellement beau que nous nous demandons si nous sommes encore sur cette planète. Une barrière de contrôle fort opportunément disposée quelques kilomètres plus loin nous confirme que la route est la bonne. Les routes boliviennes sont criblées de péages et de contrôles de police militaires, et bien qu’un peu blasé, je plains quand même les préposés de ce coin-ci. Dans le même cube obscur de tôle sont disposés trois bureaux – un par fonction : péage, contrôle militaire, le troisième servant certainement de médiation aux deux premiers – et, deux mètres plus loin, dans l’obscurité, à peine masqués par quelques posters de routier, trois lits de camp. Les trois lascars sont assez sympas, je crache gentiment ma dîme à la Bolivie éternelle et, sans encore savoir que pour une fois, j’ai vraiment donné de l’argent pour que des travaux puissent être entrepris, j’engage mon puissant V12 🙂 sur les deux cents kilomètres qui me séparent d’Uyuni.
Comme il se doit, au bout de quelques dizaines de kilomètres, le beau bitume s’éteint et laisse place à une piste sinueuse, cahoteuse et poussiéreuse – mais c’est la norme de ce côté-ci de l’Amérique ! Cette fois-ci, le plus difficile est pourtant ailleurs : quasiment tout le trajet est aux prises avec d’énormes engins de chantier, qui terrassent la route en vue de l’asphaltage complet – heureux les voyageurs qui feront le même trajet, dans un ou deux ans ! Pour l’heure, nous progressons du coup encore plus lentement qu’à l’accoutumée, ne pouvant souvent progresser que sur une file, dans des conditions de croisement parfois un peu scabreuses, quand l’accès n’est pas tout simplement bloqué – jusque à un heure d’attente ! – par la manoeuvre des engins de chantier : nous bivouaquons à mi-chemin, sur un passage élargi de la piste. Mais entre temps, quel spectacle ! Au gré des montées et descentes entre trois mille et quatre mille mètres d’altitude, la beauté dépouillée de l’altiplano a laissé la place à un relief plus escarpé, entrecoupé de canyons et de larges espaces vallonnés et presque sableux.
Nous changeons bel et bien à nouveau de monde.
Les lamas, un peu trop farouches à notre goût, qui accompagnent certaines de nos poses photographiques croisent parfois d’autres animaux, qui nous séduisent immédiatement sans que nous parvenions au premier contact à mettre un nom dessus : les vigognes (las vicunas). Quelque part entre les biches, les dromadaires et les lamas – vous vous dites que l’altitude fait effet, et moi je vous dit que vous verrez bien les photos plus tard … ces animaux sont extraordinairement adaptés à la haute altitude – c’est quelque chose que de les voire paître en petits troupeaux … sur de la pierre ! Ca y-est, j’ai perdu la moitié des lecteurs, vous me croyez fou … – et, au fil de notre progression dans notre chemin, leurs visions ponctueront notre progression. Paysages et faune : tout y est ! En guise de résumé, ses grands yeux bleus écarquillés, Chloé lâche : » Ouaaa ! Mais il est très bien construit le paysage ! «
Pour l’après-midi, nous débattons sans fin autour de la traversée du Sud-Lipez. Avec notre camping-car ou en circuit organisé en 4×4 ? Depuis Uyuni ou depuis Tupiza ? Quelle route en suivant pour sortir de Bolivie ? Comme je vous l’ai déjà dit, nous n’avons qu’un seul exemple d’équipage en camping-car, les Tsagalos, en 2004 qui ont traversé de bout en bout cette région (il y en a peut-être d’autres, mais nous ne les connaissons pas). Plus nombreux sont ceux qui ont effectué, avec ce type de véhicule, des boucles d’un côté ou de l’autre de la région, évitant son centre que tous ce que nous avons rencontré pour l’instant nous ont formellement déconseillé (même un couple d’allemands, qui, équipés d’un gros camion 4×4 avaient laissé leur véhicule à Tupiza pour un tour en circuit organisé). Au niveau cartographie, comme toujours en Bolivie, nous ne disposons pas de grand chose de précis et de fiable (deux cartes peuvent lourdement se contredire). Nous n’avons qu’une paire de cartes touristiques au tracé tellement vague qu’il pourrait nous conduire tout aussi bien à San Pedro de Atacama (Chili) qu’au pôle nord (autre pays, plus loin, plus froid – quoique), et nous ne sommes pas parvenus à glaner les points GPS du tracé. Et d’un autre côté, nous n’avons pas du tout l’esprit circuit organisé – et nous ne pouvons pas nous payer le circuit top niveau, avec hôtesse et bain chauffant intégrés à chaque étape (note après relecture : mais non ma chérie, je blague, c’est pour les lecteurs, c’est toi mon petit bain chauffant, euh non, mon hôtesse, enfin les deux à la fois quoi). Et nous voudrions profiter à fond de cette zone qui, si, elle est désormais assez courue touristiquement parlant, semble être vraiment impressionnante et sauvage.
Alors ?
Alors, en tentant notre chance, celle-ci nous donne une petite indication de la direction à suivre. Valérie, négociatrice de choc désormais labellisée Troupe Anti-Corruption depuis notre épisode santacruzoïde, est partie aux bureaux administratifs du parc Eduardo Avaroa (le parc naturel qui couvre le sud du Sud-Lipez) chercher une hypothétique carte et d’hypothétiques avis, et elle revient avec une proposition qui emballe définitivement le sujet : un ranger du parc doit partir dans un jour effectuer une relève, à deux jours de piste de là, au poste de garde de la Laguna Colorada, et il troquerait avantageusement les divers moyens de transport pour lui initialement prévus, et faire le voyage en camping-car, en nous guidant. Il nous fournirait ensuite les indications pour la seconde moitié du voyage, plus facile semblerait-il. Nous négocions un jour de délai supplémentaire, histoire quand même de nous laisser passer une journée et une nuit sur le salar … affaire conclue ! Rendez-vous est donc pris à sept heures trente du matin, devant les bureaux du parc, le surlendemain.
Ce 10 octobre 2009 au matin, c’est donc l’esprit un peu plus léger que nous mettons en route le moteur : destination le salar d’Uyuni. Une vingtaine de kilomètres de pistes nous rapprochent de Colchani, le village qui fait office de point d’entrée sur le salar (où y sont situés des points d’extraction du sel), où nous passons quand même un contrôle dans une guérite-tôle-ondulée (le bureau est trois fois plus petit, et pour cause : il n’y a qu’un seul militaire – l’état bolivien est mathématiquement irréprochable – logé dans la configuration précédemment décrite bureau – poster/rideau – lit de camp).
Suit un chemin de terre qui, en quelques dizaines de mètres blanchit. Nous effectuons quelques virages hasardeux entre de curieux nids de poules et des tas de sel destinés à l’exploitation, avisons les traces de gomme noire laissées sur la surface par les innombrables véhicules qui sillonnent le lieu, et rapidement, la magie opère : nous glissons littéralement sur une immense plaque blanche, qui semble s’étirer devant nos yeux à l’infini. Nous faisons rapidement un premier arrêt, où toute la famille court, joue et glousse un peu bêtement – c’est bien la première fois, et ne me parlez pas du rôle du père dans une famille : voilà le premier effet du salar d’Uyuni !
Nous reprenons ensuite un peu notre chemin pour nous arrêter brièvement à un hôtel de sel abandonné, planté à quelques kilomètres de la rive. Nous regardons avec un peu de curiosité les murs, les chaises, tables, même la piscine : tout est fait en sel ! Mais cette curiosité n’est pas grand chose, et nous sentons bien qu’ici, l’essentiel est ailleurs. Nous reprenons la » route « , et cette fois-ci nous sortons doucement des traces, et roulons rapidement sur une surface vierge de tout empreinte. Nous ouvrons les fenêtres et, alors que toutes les vibrations du tampicar se sont tues, nous parviennent le seul bruit des pneus qui crissent et font craquer les marbrures de sel.
Pendant que j’accélère doucement (doucement, c’est juste histoire de ne pas me faire gronder par la splendide créature assise à ma droite), je regarde dans les rétroviseurs : plus rien ! Cette fois-ci, nous sommes pour de bon sur le salar d’Uyuni. Nous avons autour de nous quelque chose comme deux fois la surface d’un département français de blancheur salée, et sous nos pieds quarante mètres de la même matière – pas partout quand même : il faudra faire attention à où nous mettrons les roues !
Pour l’heure, nous roulons à vive allure sur notre salar, vers l’Isla Inca, où nous allons bivouaquer à midi. Lorsque nous atteignons notre but, nous sommes bel et bien seuls : nous jetons l’ancre dans une grande crique, et mettons en route un repas préparé de longue date … En images (Seb, si tu peux nous poster en commentaire le nom exact, le millésime, etc… l’étiquette n’était vraiment pas Sud-America-Proof : l’humidité, la chaleur, la poussière ont eu raison des inscriptions qui y figuraient ! Tout ce que nous savons – c’est l’essentiel, hips – c’est que c’était très bon !) :
C’est une petite tâche qui émerge difficilement d’un col, blanche au point que nous savons bien que nous ne nous trompons pas. Le salar est au plus à une heure de route, et les enfants ont arrêté leurs occupations de voyage : même la Nintendo est temporairement reléguée à la catégorie » impôts & taxes » – ou la catégorie » objets inutiles « , tout dépend de votre religion. Le temps de fixer l’instant, nous reprenons la route et continuons la descente vers la vallée et vers Uyuni, plate au point que nous peinons à la distinguer – mais que nous rallions quand même, ravis d’y être enfin au bout de deux jours de piste, et un peu préoccupés quand même car nous ne savons pas encore comment nous en partirons ! Le temps d’avaler une pizza made in touristoland – aux deux sens du terme : pas bonne (la preuve : mon pré-ado de fiston adoré l’a trouvée excellente) et à l’hygiène très poétique (je vous laisse imaginer la preuve), nous continuons à préparer la suite.
Pour conclure, Valérie prend cette petite séquence au passage – il paraît que j’ai l’air complètement azimuthé … je ne suis pas du matin, c’est tout ! Grr.
Article écrit au Chili, à la très touristique San Pedro de Atacama, puis en Argentine, à Tilcara, au coeur de la Quebrada de Humahuaca (30° dehors, 30° dedans, 2500 mètres d’altitude – ouf, de l’oxygène ! – et du wifi à gogo).
Réponse à plusieurs de nos lecteurs (un tout petit peu de technique) : non, je ne truque pas mes photos ! Mais côté matériel, j’ai un excellent appareil photo (capteur plein format), une excellente optique grand angle, comme tous les photographes dignes de ce nom qui se baladent à cette altitude je monte presque toujours un excellent filtre polarisant (circulaire, et pas linéaire, et je sais, ça vous fait une belle jambe !), je mets un coup de DxoOptics, un logiciel qui derawtise (passage d’un fichier raw « brut » à un fichier type tiff puis jpeg) me corrige les aberrations diverses de ma super optique, bref trois fois rien, et parfois j’ajoute un petit coup de recadrage … pour les vraies retouches et le travail de post-production, ça attendra mon retour de l’autre côté de l’Atlantique ! Et pour le reste, disons que effectivement, devant les innombrables essais de prises de vue, notre temps de voyage prend un peu de plomb dans l’aile … mais pour l’instant, j’adore ! Ma philosophie : j’essaie de rendre dans les clichés ce que nous ressentons. J’espère bien que, parfois, j’y parvienne… Pour les couleurs, ce sont donc les couleurs « d’origine » (même si, en photographie, ça ne veut pas dire grand chose) : demandez à ceux qui sont déjà allés !
Route Potosi – Uyuni :
Le salar d’Uyuni :




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