Pour le bivouac de cette nuit du 12 au 13 octobre 2009, nous dormirons à côté de la cahute où les gardiens surveillent les entrées dans le parc (il est interdit de bivouaquer à côté de la Laguna Colorada). Tout le monde se couche tôt ce soir là : demain matin, nous partons au plus tard à cinq heures du matin, si nous voulons profiter du spectacle des Sol de manana, un centre géothermique qui est en pleine activité surtout au lever du soleil, lorsque l’écart de température est maximal entre le sol et l’atmosphère – Gabriel nous a donné les tranches horaires optimales pour chaque site : c’est jouable ! J’oriente mon véhicule dos au vent, vers l’est pour garder un chance de ne pas faire geler le gasoil et nous nous endormons, pour le bivouac le plus élevé à ce jour du périple : 4300 mètres d’altitude.
Au petit matin, nous sommes trois à nous lever, car Léna elle veut profiter du spectacle – Hugo et Chloé roupillent comme des loirs, et on les laisse volontiers ! Pour l’heure, je suis occuper à essayer de faire démarrer le tampicar, en priant que pour que le diesel ne soit pas gelé : le thermomètre est passé sous les – 20 degrés lorsque je tourne la clé de contact.
Premier essai : le moteur toussote, puis rien.
Deuxième essai : rien.
La tension de la batterie est déjà sous douze volts, ce qui veut dire qu’il ne nous reste plus grand chose pour démarrer. Faut-il remiser nos projets du jour, et attendre le milieu de la journée, que la température extérieure soit remontée ? Je fais une dernière tentative, Valérie surveillant la batterie, en mettant un peu de gaz : le moteur toussote … puis part !
Une nouvelle journée d’aventures nous est accordée par notre vaillant tampicar …

La piste, que Gabriel nous a promise beaucoup plus facile que la veille, est effectivement assez large et seulement très ondulée : il suffit de rouler lentement, en zigzagant entre les grosses poches de sables, et ça avance… le décor d’ombres des montagnes est déjà sublime, et nous baignons dans une magnifique lumière bleu profond : le soleil ne s’est pas encore levé, une lueur commence juste à poindre à l’horizon et nous laisse découvrir le paysage de la veille sous un jour différent. Le moteur a beau avoir un peu de mal à nous pousser vers le prochain col, à 4800 mètres – on ne peut pas lui en vouloir ! – nous sommes pour l’instant assez tranquilles car la piste est large et ne présente toujours pas de difficulté et surtout, le paysage évolue doucement vers une sorte de désert rougeâtre, parsemé de gros rochers, au milieu duquel nous apercevons de belles vigognes, cerné au loin par des volcans éteints, qui tirent sur le beige.

Nous cafouillons gentiment pour trouver notre champ géothermique, au point que nous devons faire plusieurs aller-retours sur quelques dizaines de kilomètres – y compris un petit détour derrière un volcan vers un point de passage vers le Chili, tout proche ! – avant de nous engager timidement sur une série de traces laissées par des 4×4. Il nous faut nous arrêter rapidement, et poursuivre à pied en franchissant un petit col situé une centaine de mètres plus haut que le Sol de Manana eux-même : nous sommes autour de 5000 mètres d’altitude, et notre petite famille avance bien péniblement ! L’air extraordinairement sec et le manque d’oxygène font désormais clairement leur effet … nos petits organismes citadins qui étaient plongés il y a deux semaines dans la moiteur des forêts tropicales n’en finissent plus de s’adapter, et demanderaient encore un peu de temps. Le spectacle du sol fumant, des liquides épais qui bouillonnent à 200° celsius et des jets de vapeur brûlants, est pour notre famille nouveau et assez spectaculaire. Nous rentrons lentement ensuite vers notre tampicar, en croisant un peu envieux un 4×4, emmené par un guide français qui nous demande en passant si nous n’avons pas trop le mal des montagnes, et qui part déposer plusieurs touristes, au pied du champ géothermique … on a beau dire, le 4×4 est vraiment le véhicule de prédilection de cette zone.

Un petit bain à 37° et à 4500 mètres d’altitude, ça ne se refuse pas !
Un mot quand même au sujet du tourisme dans la région qui est certes sauvage mais quand même très touristique : nous avons croisé lors de cette dernière journée une bonne vingtaine de véhicules. Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous ne regrettons pas d’avoir fait le parcours en camping-car ! Car, si le trajet en 4×4 est bien plus rapide – pour les temps de trajet, nous mettions à peu près le triple du temps que mettaient les 4×4 – je reste très sceptique sur ce qu’en retireront une partie des touristes qui voyageront ainsi. D’abord, les conducteurs – guides roulent extrêmement vite, dans des conditions de sécurité qui me semblent vraiment limites (nous avons discuté avec certains passagers qui avaient dû » calmer » leur pilote). Ensuite, les arrêts sont quand même assez limités dans le temps – nous avons souvent vu des stops du type arrêt-descente-photo … et j’en passe (la plupart des véhicules réussissent à se trouver au même endroit au même moment, et même pas forcément à l’heure optimale pour profiter du spectacle. En bref, il reste une façon de faire du tourisme dans cette région fabuleuse à inventer ! (mais il doit aussi exister de bonnes agences, puisque je connais des voyageurs qui sont revenus du périple très émus : prenez votre temps pour choisir !)
Ceci étant dit, pour l’heure nous continuons notre redescente, qui nous mènera normalement au bout de cette longue journée au Chili, vers une petite piscine d’eau naturellement chaude … nous ne résistons pas à y faire
trempette, temporairement en compagnie d’autres touristes … nous sommes arrivés avant eux, nous repartirons après eux, avec notre petite baignoire rien que pour nous ! Au passage, un grand merci au chauffeurs d’un des 4×4 qui m’ont alerté sur le fait que j’avais coincé une grosse pierre entre deux de mes roues arrières … en fins techniciens boliviens, il me proposent de la sortir avec un barre à mine, mais j’ai quand même peur de déchirer les pneus en la sortant : me voilà donc quitte pour me démonter un pneu à 4500 mètres d’altitude ! J’espère que ça restera le plus longtemps possible mon record personnel …
Nous reprenons ensuite le chemin, direction la mythique Laguna Verde. Entre temps, nous traversons le magnifique désert de Dali : des rochers aux formes étonnantes qui semblent posés artificiellement sur un désert de sable presque immaculé, sur lequel quelques vigognes cherchent de quoi manger. Lors de la suite de la descente, nous croisons un peu plus de monde, car le Chili désormais tout proche est un bon point de départ de visiter une partie du Sud Lipez … à ceci près que la ville de base, San Pedro de Atacama, est située à 2500 mètres d’altitude ce qui veut dire que les passagers, parfois un peu inquiets lorsqu’ ils nous arrêtent pour nous interroger, sont souvent affectés du fameux mal des montagnes – » el sorroche » – très renforcé par cette prise de dénivelé très rapide. Tout ceci ne nous empêche pas de faire de longues poses le long de cette surpernante bande de désert … et une fois de plus : mais que peuvent bien manger là-dedans nos vigognes ?

Sur les indications de Gabriel et sur la bonne foi d’un panneau planté là, nous quittons la piste principale pour nous enfoncer dans un dédale pour trouver la Laguna Verde. Mais cette fois-ci, les obstacles se multiplient et nous avons vraiment peur de casser quelque chose – dénivellés, pierres, etc. : nous guettons les rares 4×4 qui passent, mais pas un n’emprunte le même chemin. Nous arrêtons pour déjeuner, avec en vue ce que nous croyons être la Laguna Verde – verte, certes, mais sans plus ! – sans savoir comment nous sortirons de ce pas : impossible de faire une marche arrière, et la marche avant semble compromise. La température est toujours assez basse, et surtout le vent extrêmement violent qui traverse ici littéralement les Andes, en nous secouant de plus en plus fort : je m’attends à voir le camping-car se déplacer tout seul, au milieu de ce champ de caillasses et d’une sorte de poudre blanche qui fait un peu penser à de la craie …
Une fois le repas avalé, je m’équipe et part reconnaître le chemin à pied : on ne va pas abandonner si près du but ! Même en marchant, j’ai un peu de mal à avancer au milieu du vent déchaîné et des trombes de poussières qui me tombent dessus mais, au bout de trois bons quarts d’heure, je tombe sur la vraie Laguna Verde : nous nous sommes arrêtés trop tôt, et ma laguna, elle est effectivement bien verte ! Pas étonnant que les flamants roses soient, comme pour l’heure les Baudchon Baluchons, bien sagement tassés sur la lagune d’à coté … En revenant, j’étudie soigneusement le terrain – me prenant pour K2000, je fais un relevé topographique mental, que naturellement j’ai oublié lorsque j’ai rejoint le tampicar. Finalement, en déblayant au pied une partie des pierres, nous nous frayons lentement un chemin et arrivons à la dernière étape. Situé à un peu plus de 4400 mètres d’altitude, le site est spectaculaire, mais nous en profitons peu de temps : le vent est épouvantable, et, chargé d’écume, nous souffle dans les bronches un goût amer plutôt louche. Et pour cause : la laguna est en fait une sympathique soupe d’arsenic, de carbonate de plomb, de soufre et de calcium, ce qui lui donne sa jolie couleur !…
Au bout d’une bonne demi-heure à l’extérieur, nous repartons et ressortons lentement mais sans dégâts de cette zone et, après quelques kilomètres nous tombons sur le poste frontière bolivien.
Les formalités se passent sans encombre, dans une ambiance un peu particulière : nous avons le coeur un peu serré de quitter la Bolivie, nous sommes très fatigués par les longues et intenses journées que nous venons de passer, mais nous sommes aussi vraiment heureux d’être parvenus au bout de ces quatre cent kilomètres de piste. Pour couronner le tout, le climat avec le douanier et son acolyte militaire qui sont là est au beau fixe : je leur ai laissé nos feuilles de coca, que Chloé, trop petite pour absorber les pilules adhoc, dégustait en infusions pour lutter contre le sorroche…
Toute le monde remonte dans le tampicar, et nous passons tranquillement la barrière laissée ouverte fort opportunément par le douanier que j’imagine être déjà à préparer sa coca, à quelques mètres d’un nouveau pays, le Chili, épuisés et ravis, descendant vers la suite de nos aventures.



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